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Un proche joue trop à des jeux d'argent:


Roger Cuneo - Nationalité Suisse - le 08 Avril 2014

"Du témoignage d’un écrivain, Roger Cuneo, à propos des jeux d’argent. Le jeu ? Je connais... Non par ma propre pratique, mais pour en avoir subi les conséquences : ma mère a visité assidûment beaucoup des Casinos de France et d’Italie pendant plus de cinquante ans. Elle est décédée à 82 ans d’une crise cardiaque en rentrant de celui de San Remo. J’avais six ans quand le dernier jour de la Grande Guerre mon père est mort, ma soeur en avait dix. L’occasion était bonne pour notre mère de se débarrasser de ses enfants pour plonger dans le jeu ; elle nous a placés, ma soeur et moi, dans des orphelinats différents, en Italie d’abord, puis en Suisse. J’ai retrouvé ma soeur, par pur hasard, lors de mes 16 ans. Quant à ma mère, je l’ai beaucoup attendue, elle est rarement venue, trop accaparée par sa passion. Sans vraie mère, je m’en suis construit une dans ma tête, celle que j’aurais aimé qu’elle soit : je l’ai idéalisée. Vingt ans après sa mort, j’ai retrouvé son récit de vie dactylographié ; elle y racontait son histoire et, dans son cheminement, elle mentionnait parfois ses enfants. Ce qu’elle relatait dans ses pages était bien différent de ce que je connaissais de son trajet et, dans les passages qui me concernaient, ce que j’avais vécu ne correspondait en rien à mes souvenirs : elle se mentait à elle-même comme elle avait menti à ses enfants et ne reconnaissait rien de ses erreurs ni de l’irresponsabilité dont elle avait fait preuve envers nous. Pire, elle se décrivait en victime, mais, bravache, son écrit se terminait ainsi : « si ma vie était à refaire je la vivrais de la même façon : je ne regrette rien. » J’avais plus de cinquante ans quand j’ai découvert ce texte et j’ai ressenti une sorte de décharge qui a réveillé ma colère : j’ai répondu à son écrit. Ce que je n’avais pas pu lui dire de son vivant, je le jetais sur le papier, un peu comme si je tenais à récupérer ma propre histoire, ma vraie vie, celle que j’avais subie et non pas celle qu’elle fabulait à sa convenance. J’ai commencé à écrire mon premier livre, une sorte de dialogue, dans lequel je répondais aux affabulations de ma mère en énonçant mes souvenirs, bien différents de ses affirmations. L’occasion pour moi de parvenir à évoquer les traitements que j’avais dû subir en tant qu’orphelin abandonné, chez des prêtres en Italie entre mes six et mes douze ans, puis chez des soeurs catholiques à Lausanne. J’ai évoqué l’injustice qui régnait dans ces institutions charitables empreintes de cruauté et de violence, avec parfois de rares moments de tendresse qui viraient en fait à la pédophilie, j’ai évoqué ses absences, ma détresse, mes manques, ma souffrance. Le livre, « Maman, je t’attendais » (1), se termine le jour de mes 16 ans où j’ai été mis à la porte de l’orphelinat. Quelques années plus tard, sur l’insistance de proches désireux de comprendre comment cet adolescent livré à lui-même a pu devenir l’homme que je suis, j’ai poursuivi mon récit par un deuxième livre. J’y relate comment, sans soutien, sans argent, par chance ou par ténacité, je ne saurais préciser, toujours en l’absence de l’aide de ma mère, j’ai pu réussir des études à l’École de Commerce de Lausanne, tout en luttant pour manger, dormir et vivre au quotidien. J’y relate mon passage de l’enfance à la vie d’homme dans un long chemin semé d’embûches, de dangers, mais aussi de belles rencontres, d’amitié et d’amour. Le livre, « Au Bal de la Vie » (2), se termine à mes vingt ans, au moment où j’ai vu naître mon fils, François. Le temps a passé, je parvenais mal à me détacher des questions insidieuses que posaient mes deux écrits : au vu de la réalité des enfances de ses deux enfants ma mère était-elle un monstre pour les avoir abandonnés ? Pour y répondre, j’ai écrit un troisième livre dans lequel je suis devenu « elle ». Je me suis mis dans la peau d’une joueuse : ainsi mon écrit a pris la forme du roman. Ce que je connais de la vie de ma mère en constitue l’ossature et je suis devenu le romancier qui en a ajouté la chair : j’ai inventé des situations, j’ai imaginé des aventures, mais je ne pense pas m’être trompé quand je décris le trou béant dans lequel peu à peu elle a plongé. Je ne suis pas un joueur, mais j’ai vu des gens jouer, au cinéma, dans les casinos que j’ai fréquentés pour me documenter, je me suis abondamment renseigné à travers des livres sur les pratiques du jeu et par ma sensibilité j’ai pu reconstituer les émotions, les circonstances, les traquenards dans lesquels plonge le joueur. J’ai compris qu’à partir d’une apparente distraction, d’autres parlent de divertissement, cette activité peut amener quelqu’un au besoin frénétique de tout mettre sur une table de jeu : son argent, mais aussi ses sentiments, ses responsabilités, sa clairvoyance, son travail, sa famille et parfois sa vie. Par le phénomène de l’écriture, je suis arrivé à poser un autre regard sur ma mère. J’ai compris que si elle s’est inventé une autre vie avant de mourir c’est par besoin de se disculper. aussi bien à ses propres yeux qu’aux nôtres. En fait, elle a réalisé être tombée peu à peu dans un enfer fait de problèmes, de besoins financiers, de honte, de mensonges, d’illusions, allant jusqu’à abandonner ses enfants : ce n’est pas qu’elle ne les aimait pas, mais à cause du jeu elle se trouvait dans l’impossibilité de les aimer. Avant de me mettre à écrire « La Joueuse, une descente aux enfers » (3) je lui en voulais, maintenant je la plains : il y a cinquante ans il n’existait aucune structure à même de l’aider à surmonter son addiction, on traitait le jeu excessif de vice alors que par mes réflexions j’ai compris que c’est une maladie. Il existe aujourd’hui le moyen de trouver de l’aide pour s’en sortir, ma mère n’a pas eu cette chance : du coup, mon enfance a été difficile. (1) « Maman, je t’attendais, une enfance au tapis » édité en 2002, Éditions Favre, fr. 26.— (2) « Au bal de la vie », édité en 2010, Éditions Favre, fr. 26.— (3) « La Joueuse, une descente aux enfers » édité en 2013, Éditions Mon Village, fr. 29.— Vous pouvez commander ces livres à Roger Cuneo, 58 Rue de Berne, 1201 Genève, tél 022 738 10 24 mail : roger.cuneo (at) cuk.ch"


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